Voilà presque une semaine que je suis de retour et je ne sais vraiment pas comment, ni par où commencer à raconter l'horreur.
Jamais je n'ai fait un voyage pareil. Maintenant que je suis tranquillement à Paris, je me demande par instant si ce que j'ai vu et entendu était bien réel, et puis il y a des images qui reviennent, qui s'imposent à mon esprit, parfois accompagnées de la lourde et insupportable odeur de la mort et là je sais que tout était bien réel.

Je crois d'abord qu'on ne se rend pas compte de l'ampleur de la catastrophe, ni de l'ambiance qui règne là-bas. Aucune image ne peut rendre cela, aucun mot n'est assez précis et fort pour décrire que l'on ressent face à ce chaos. Il y a d'abord le centre-ville avec ses grands bâtiments simplement fissurés ou éventrés ou encore pulvérisés par le tremblement de terre. Il y a les jardins et les grands bassins qui se trouvent près de la grande mosquée. Aujourd'hui il ne reste qu'un immense cloaque d'eau putride où flottent des carcasses de voitures, des troncs d'arbres, des planches, des tôles, quelques jouets...

A notre arrivée, les boulevards étaient devenus de simples chemins boueux bordés de plusieurs mètres de hauteur de débris enchevétrés. Là où les bâtiments étaient encore debout, on n'y trouvait pas âme qui vivent comme si nous parcourions une ville fantôme, totalement abandonnée par ses habitants. Plus loin une scène étonnante : un grand chalutier est posé en pleine rue devant l'entrée de l'hôtel Medan qui est inhabitable mais encore debout. La vague l'a déposée là, en pleine ville, loin de son port d'attache. Cela pourrait presque être drôle s'il n'y avait pas à côté ce "tas" de corps gonflés se décomposant lentement au soleil et d'où émane une odeur que je n'oublierai jamais. Désolé pour les âmes sensibles mais la réalité à Banda Aceh était encore celle-ci il y a quelques jours.

Avant notre départ, le centre-ville avait retrouvé un semblant d'ordre et de vie. Quelques grandes artères étaient dégagées. La grande mosquée était propre. Ainsi les fidèles avaient donc un lieu où chercher du réconfort et les officiels locaux une belle vitrine pour montrer aux médias internationaux leur efficacité et leur rapidité à surmonter l'épreuve.

La sinistre promenade continue vers le port de pêche et le marché au poisson. A cette endroit le pont qui enjambe la rivière Krueng Aceh est encore debout. Au lieu de passer sous le pont, un grand chalutier à chercher à passer dessus mais il y est resté accroché. Sur la coque, une carte d'identité est épinglée sans que je comprenne bien pourquoi. A l'ombre du bateau, un viel homme est assis sur son vélo, son regard est perdu dans le vide, des larmes coulent sur ses joues. Des dizaines de bateaux sont venus s'écraser les uns contre les autres sur un angle du pont. Ils sont tous à la verticale, la proue tournée vers le ciel comme autant d'étranges fusées de bois.

Les rives de la rivière où venaient s'amarrer les bateaux de pêche ont totalement disparues sous un gigantesque amas de débris d'où émerge parfois le toit d'une boutique. Ce n'est qu'un enchevêtrement inextricable de tôles, de bateaux, de pirogues, de bois. L'un des bateaux qui étaient sûrement un petit ferry côtier, est posé au deuxième étage d'une batisse. Il faudrait des centaines de grues et de tracto-pelles pour venir à bout de ces décombres et retrouver les corps qui y sont enfouis. Au milieu de ce chaos, le personnel d'une ONG de Malaisie embarque des vivres sur le seul rafiot disponible afin de ravitailler des villages côtiers inaccessibles par voie terrestre. Un homme arrive pour les prévenir : des dizaines de corps viennent de s'amonceler dans l'embouchure et ils empêchent l'accès à la mer.

Dans ce qui fut le marché aux poissons un homme commence à me parler. Il était un porteur, travaillant à la tâche sur le port. Il a tout perdu : femme, enfants, maisons, travail. Il m'explique sobrement qu'il doit tout oublier et tout recommencer ; ce qu'il veut avant tout c'est quitter cette région, retrouver un travail, n'importe quoi, n'importe où, juste pour manger et puis après seulement, si cela est possible, recommencer autre chose, ailleurs....

De la bande côtière très peuplée, large de 5 km, qui sépare le centre-ville de la mer (au niveau du vieux port d'Uleh-Leh), il ne reste presque plus rien. De loin en loin, une maison est encore debout par miracle. Le reste du paysage n'est que ruines, décombres et marécages malsains. Il semble qu'une bombe atomique soit tombée là. Le long de la route, tous les 500 m, des militaires en arme surveillent les alentours : ici on tire à vue sur les éventuels pilleurs. Dans cette désolation des groupes de très jeunes gens venus de tout l'archipel (et sponsorisés par de grandes entreprises) font le pire des boulots : ils ramassent les cadavres accessibles, les enveloppent dans des bâches plastiques et les allignent le long de la route en attendant le passage des camions qui les emporteront vers les fosses communes. Ces jeunes auront-ils droit à un accompagnement psychologique ?

Nous partons plus à l'ouest, vers Lhok Nga, à 17 km de la ville. Nous nous arrêtons à la sortie de la ville devant un lotissement qui semblent être une île au milieu d'un marécage d'eau noir. Des dizaines de corps y flottent encore après 11 jours. Ils sont inacessibles. Ici les débris apportés par la vague arrivent au niveau des toits des pavillons. Le responsable des lieux nous guide dans ce capharnaüm. Nous marchons sur des planches instables que nous installons tant bien que mal devant nous. En déplaçant les planches, nous découvrons un pied anonyme, plus loin la cuisse d'un enfant. Voici la réalité.

Avant le stunami la mer était à 5 km, aujourd'hui elle n'est plus qu'à 3 km. L'homme, pourtant un fonctionnaire peste contre les autorités : seuls les fusilliers-marins les aident à ramasser les dépouilles. Sinon ils doivent se débrouiller seuls sans bottes, sans masques, sans gants, ni vaccins. Ils racontent que les vivres de l'aide international sont exclusivement distribués dans les camps de réfugiés et que eux n'ont encore eu droit à rien. Il a bien cherché à obtenir du riz auprès du camat local mais il n'a rien pu obtenir pour les survivants du lotissement. Les priorités seraient ailleurs. Surtout ne rien donner aux autorités et aux grandes ONG qui veulent rassembler les survivants dans des camps immenses loin de chez eux, dit-il, il faut mieux apporter l'aide directement sur le terrain dans les postes de secours ou dans les mosquées. Quelques jours plus tard, l'aide attendue arrivera enfin.

Lhok Nga, autrefois une zone habitée avec de nombreux petits hôtels (à la réputation sulphureuse !), des restaurants de bord de mer mais aussi des casernes, des écoles. Aujourd'hui, il ne reste rien. Rien n'a résisté. Pas un mur à perte de vue. Seuls les dalles des bâtiments prouvent que la zone a été habitée par des hommes. On se croirait dans un immense champ archéologique. Ici pas d'eau stagnante, pas d'odeur infecte, peu de débris. Tout semble avoir été nettoyé par la vague géante qui ici a atteint 25 m. de haut. Au loin les montagnes couvertes par la forêt et de l'autre côté la mer si paisible. Des hélicoptères américains passent en grondant. On se croirait dans un film sur la guerre du Vietnam, genre Apocalypse Now. Le titre va bien mieux à ce lieu qu'au film.

La route s'arrête devant un pont dont il ne reste que les piliers de béton. C'est là que s'amarrent les quelques bateaux qui transportent les blessés
venus de Meulaboh ou de Lhung. Les plus valides arrivent souvent à pieds
après avoir marché deux ou trois jours dans la forêt. Ils sont hagards, hébétés, perdus. Ils pensent que la ville sera leur refuge et il ne se doutent pas que la ville, elle aussi a été rasée.

C'est près de ce pont détruit que j'ai vécu le pire moment de ce voyage. Après avoir fait une interview, trois hommes viennent vers moi, la photo de leurs enfants à la main. Ils ont le visage ravagé par la douleur et le chagrin. Ils me demandent si je n'ai pas vu leurs enfants, où trouver des informations sur leurs familles, où chercher... Et moi je suis là bien incapable de leur dire quoi que ce soit. Je ne peux que leur indiquer les postes de secours les plus proches. Jamais je n'ai eu un tel sentiment d'impuissance. La destruction et la mort qui plâne partout ne sont rien par rapport à la détresse des survivants. Ce qui est le plus dur à supporter dans tout cela, c'est d'être confronté à la douleur et la peine de ceux qui ont survécus.

De l'autre côté de la rivière que l'on traverse désormais sur un radeau de
fortune, une immense barge en ferraille de 100 m. de long a été projetée à 200 m. de la mer, barrant ainsi la route de Meulaboh. Devant la cimenterie locale, un cargo est le ventre en l'air. Ici les militaires portent casques et gilets pare-balles. Ils sont très nerveux. Après notre passage, un affrontement aura lieu. Selon la rumeur, 14 indépendantistes aurait été tués ce jour-là. Les uns disent que les hommes du GAM cherchaient à s'emparer d'une réserve de TNT de la cimenterie, d'autres qu'ils cherchaient des armes dans ce qu'il reste d'une caserne.

Voici donc quelques impressions sur ce voyage hallucinant. Dans toute cette détresse et cette destruction, il faut quand même noter quelques petites choses qui remontent le moral. L'une d'elle est la solidarité de tous les habitants de l'archipel. De nombreuses ONG de Java, de Sulawesi et de bien d'autres endroits de l'archipel étaient présentes, faisant un travail de fourmis avant même que les grandes ONG internationales ne soient opérationnelles. Il y a aussi le sourire de ces miltaires australiens qui distribuent de l'eau à longueur de journée et qui sont heureux de leur job et des poignets de mains que des sinistrés d'une dignité merveilleuse leurs donnent en guise de remerciement. Il y a cette femme médecin de Jakarta qui a un sourire et des mots doux et rassurants pour tous ceux qui viennent à sa rencontre. Les blessures sont moins corporelles qu'intérieur nous dira-t-elle. Des gens ne trouvent plus le sommeil, d'autres paniquent au moindre inprévu, d'autres encore ne supportent plus le contact de l'eau.

Pour le moment je n'ai pas encore assez de recul pour vraiment analyser ce que j'ai vécu, pour imaginer par où il faudrait commencer pour être utile là-bas. Ma première idée c'est qu'il faudrait au plus vite des grues et des pompes par centaines pour assainir les zones sinistrées et éviter les épidémies. Il faudrait des matériaux de constructions pour redonner au plus vite des maisons dignes de ce nom à ceux qui dorment désormais sous des bâches en plastiques (tous n'ont pas la chance d'être sous des tentes). Il faudrait des vaccins pour tout le monde, il faudrait des outils pour que les paysans remettent en état leurs champs en état lorsque cela est possible, il faudrait des bateaux pour les pêcheurs, il faudrait de l'aide pour ceux qui ont recueilli des membres de leur famille, il faudrait....

Olivier Lelièvre, le 17 janvier 2005
Membre fondateur de Solidarité Indonésie
Réalisateur de documentaires
Collaborateur de l'équipe Thalassa à Banda Aceh



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